Rencontre avec Joss Whedon : quand Buffy et les Avengers font du Shakespeare

Richard Castle jouant du William Shakespeare et l’Agent Coulson dans un film en noir et blanc. Cela vous parait incongru et pourtant c’est ce qu’a réussi à faire le réalisateur et scénariste Joss Whedon (Avengers). Son nouveau film, Beaucoup de bruit pour rien (en salles à partir du 29 janvier), est une adaptation contemporaine d’une pièce du grand dramaturge anglais. Un projet un peu décalé pour le créateur de séries télé comme Buffy, Dollhouse et Firefly.
Quand Joss Whedon vient à Paris, c’est sans aucun « entourage », sans agent et sans vouloir faire du shopping. Il est là uniquement pour soutenir ce projet hors-norme et décalé. Pour l’occasion, il nous a accordé un long entretien exclusif.

Petit tournage entre amis
Car Joss Whedon n’est pas un scénariste et un réalisateur comme les autres. On lui voue un véritable culte et on parle ouvertement de « Whedonverse » tant il imprime sa patte très spécifique sur les séries et les films dont il a la charge. Dans le cas présent, Nathan Fillion (Firefly, Dr. Horrible's Sing-Along Blog…), Alexis Denisof (Buffy, Avengers...) et tous les autres interprètes du film ont déjà joué dans ses créations. Mieux, ce sont ses amis, au point qu’ils se retrouvent régulièrement chez lui pour lire ensemble des pièces classiques !
C’est en fait entre la fin du tournage de Avengers mais avant la sortie de ce qui deviendra le 3ème plus gros succès de l’histoire du cinéma que Joss Whedon a tourné Beaucoup de bruit pour rien. « Avec ma femme Kai Cole, qui est aussi la productrice du film, nous avions planifié des vacances » nous a-t-il raconté. « Quand est arrivé le dernier jour de tournage de Avengers, elle m’a dit que je ne pouvais pas partir en vacances, que j’avais besoin de me reposer et que la seule façon de me relaxer était de tourner Beaucoup de bruit pour rien ! J’ai adoré faire Avengers, mais c’était très méticuleux, et passer de ces 6 mois à gérer énormément de tous petits détails composant chaque plan, à ce film tourné en 2 semaines, où je pouvais contempler une scène formidable chaque jour de tournage, c’était un antidote en quelque sorte. »


Autre élément familier : le décor. « C’est un texte formidable, très moderne. Autre avantage : tout se déroule dans une seule maison ! » reconnait-il. Sa propre maison, où tout le film a été tourné ! De plus, pour Whedon cette histoire de mariage contrarié possède tous les ingrédients qui en font une grande histoire contemporaine : « Elle évoque ce que nous sommes, comment nous nous comportons, comment on nous ordonne d’être, qui nous devons aimer, la différence entre les conventions et la vraie passion, entre l’impulsivité et la maturité. Pour moi, c’est une comédie très romantique et très contemporaine. »

Deuil et démons
Mine de rien, ce sympathique film en noir et blanc vous permettra de mieux connaitre les motivations de celui qui a porté, à bout de bras, le mythe Buffy pendant si longtemps. « Un épisode comme « Orphelines » [au cours duquel Buffy découvre sa mère morte d’une rupture d’anévrisme – ndlr] est peut-être le meilleur travail que j’ai pu faire » explique-t-il. « Je ne pense pas pouvoir un jour faire quelque chose d’aussi important. Mais je ne pouvais « vendre » la série en disant « Il va y avoir un épisode où il sera question de mort et de tristesse » ! Ça se mérite petit à petit. J’ai appris que plus la série était « humaine », plus elle pouvait être effrayante. Les démons ne seraient jamais aussi terrifiants que les motivations des personnages. Dès le commencement, on savait qu’il fallait aller dans cette direction : plus fou, plus effrayant, plus sombre. »
Buffy a prospéré bien avant la mode des séries et films avec des vampires, mais Whedon ne se sent pas pour autant investi d’une paternité sur cette mode actuelle : « Je suis sorti du vampirisme ! Après 12 années à faire Buffy et Angel, les vampires c’est fini ! »

Bulles et planches
Après un détour par Firefly et sa version cinéma Serenity, puis un passage par Dollhouse, Joss Whedon a investi le domaine des super-héros... même s’il a d’abord échoué à adapter Wonder Woman au cinéma. À ce sujet, il nous a confirmé son  regret : « Ils ne feront jamais un film de ce type-là, avec un aussi gros budget, avec une femme comme tête d’affiche. J’espère que ça changera. Et si personne d’autre ne se lance dans les prochaines années, je serais très heureux de m’y coller ».
C’est finalement avec les héros de Avengers que Whedon a pu aborder le genre sur grand écran, mais avec des personnages et des acteurs déjà choisis pour les précédents films Marvel. « C’est une impression comparable à celle de travailler sur le 2ème épisode d’une série télé » nous a-t-il expliqué. «  La distribution est déjà faite, vous savez exactement qui sont les personnages, ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire… Toutes les règles sont établies. Mais tout n’est pas fait et beaucoup de décisions importantes n’ont pas encore été prises. Comme par exemple, de décider ce dont ça va parler ! »
La méthode de travail change également radicalement entre l’adaptation d’un comic-book et l’adaptation d’une pièce de théâtre : « Quand je réalise Avengers, je réécris les scènes quotidiennement. Je les réécris aussi pendant le montage, c’est comme cela que je fonctionne. Mais avec Beaucoup de bruit pour rien, je ne dois pas toucher une syllabe ! Shakespeare m’ôte un poids et m’enlève une certaine responsabilité… et il est plutôt bon ! »

Alain Carrazé, directeur de 8 Art City
(Propos recueillis avec Romain Nigita)

Crédits photos :  Jour 2 Fête